Batna: la dechra de Menaâ, un monument architectural de plus de 10 siècles

BATNA – La dechra de Menaâ à Batna constitue un modèle de l’architecture locale aux racines historiques lointaines qui émerveille toujours les chercheurs par sa simplicité magique et ses détails architecturaux uniques.

Distante de 85 km à l’Est de la ville de Batna et traversée par la RN 87 Batna-Biskra, la dechra, construite sur une colline surplombant oued Abdi, a vu naître son premier noyau il y a plus de 10 siècles sur des ruines romaines dont certaines parties sont encore intactes.

Située à la rencontre des oueds de Bouzina et Abdi, Menaâ doit son appellation, qui signifie l’imprenable, à son site protégé de toutes parts par de majestueuses montagnes. Pour l’orientaliste Emile Masqueray (1843/1893), le nom de Menaâ proviendrait plutôt d’un terme latin signifiant muraille.

Le célèbre historien algérien Ahmed Taoufik El Madani l’avait qualifiée de ‘‘Djawharat El Aouras’‘ (joyau des Aurès).

Un modèle architectural amazigh local différent des thakliât

Les immeubles de la dechra, réalisée pour la majorité en deux niveaux, se distinguent par leur modèle architectural amazigh local, différent des thakliât qui sont des greniers collectifs très répandus dans la région des Aurès, estime Abdelkrim Boudouh, architecte originaire de Menaâ.

La mosquée Sidi Moussa fut la première construction de toute la Cité, selon la tradition orale de la région. Elle aurait été recommandée à la population de la région qui vivait dispersée le long de la vallée par un homme saint dont le nom est porté à ce jour par l’édifice.

Les maisons ont été construites progressivement sur des lignes de forme spirale.

Selon Abdelkrim Boudouh, les murs des immeubles de la Cité sont réalisés en deux couches séparées par un vide de 40 cm. La paroi extérieure est en pierre et celle intérieure en briques de toub (pisé) assurant ainsi à la bâtisse une résistance face aux assauts et une température intérieure fraîche en été et chaude en hiver, note le même architecte.

Les toits et ossatures sont en bois de genévriers des forêts de la région et sont disposés avec une précision telle qu’elle garantit la solidité des maisons dont la longévité témoigne de l’efficacité des bâtisseurs amazighs, explique-t-il.

L’aération est assurée par de petites ouvertures de formes diverses (triangle, carrés, cercles) faites le haut des murs. A côté de ces ouvertures les ménagères accrochent souvent  des sacs d’alfa remplis de légumes qu’elles entendent faire sécher à l’ombre, soutient-on.

Bâti sur un site naturellement inaccessible, la dechra a réuni plusieurs fractions de tribus auréssiennes dont Aïth Abdi, Aïth Daoud, Aïth Bouslimane, Aïth Freh et Aïth Saâda.

Cinq entrées pour la dechra au tissu urbain respectueux de l’intimité

Le tissu urbain de la dechra de Manaâ est organisé de manière à préserver l’intimité des habitants, estime l’ingénieur en urbanisme et gestion des villes, Ramzi El Aggoune, soulignant que la cité compte plusieurs types de voies : celles principales pour les hommes, d’autres secondaires pour les membres du même clan familial, un troisième type de voies est réservé à chaque maison, alors qu’une quatrième catégorie est destinée à l’usage exclusif des femmes.

La dechra dispose de cinq entrées principales qui évitent de se perdre dans ses sinueuses ruelles dont la largeur permettant alors le passage aisé d’un homme avec sa monture, soulignent des vieux de Menaâ. La première entrée est Hametchith N’âgab, la seconde Skifet El Kahoua (place pour siroter le café) donnant sur le cours d’Oued Abdi, la troisième Inourère, une aire tabulaire réservée aux activités agricoles, la quatrième Ighzar N’bouras mène aux vergers et la cinquième appelée Aghesdiss donne sur un quartier de la dechra.

Les lieux où se rencontrent les femmes sont les Abrahath et les Haskifetk. Ces derniers sont des accès en genévriers qui permettent le passage d’une maison à une autre. La mosquée Sidi Moussa donne sur les vergers d’abricotiers, de figuiers et grenadiers cultivés sur le flanc de la montagne.

Sur une crête, à l’Est de la dechra, se trouve Dar Echeikh également appelé la zaouïa Ben Abbès qui est l’une des premières zaouïas de la confrérie Kadiria dans le pays. Il s’agit de la première extension de la vieille dechra. Sa réalisation remonterait à 1660, selon le moqadam de la zaouïa Abdelmalek Benabbès qui souligne que sa construction a été faite par un homme pieux Sidi Boubaker ibn Sidi Mohamed El Akbar, venu de Marrakech (Maroc) pour s’établir à Menaâ avec sa famille.

La zaouïa, dont la mosquée a été bâtie sur des ruines romaines, accueille les tombeaux de deux fils d’Ahmed Bey qui s’y était réfugié après la prise de Constantine en 1837 par l’armée de l’occupation française.

 

Menaâ attend sa classification comme site culturel

Classée site naturel en 1926, la dechra de Menaâ attend encore sa classification en site culturel, note le directeur de la culture, Omar Kebbour, précisant que les procédures sont en cours pour élaborer le dossier de classification devant permettre à la cité de bénéficier d’un plan de protection.

Nombre de jeunes de la localité oeuvrent ces dernières années à faire connaître ce patrimoine en organisant annuellement le festival Thafsouth (festival du printemps) qui transforme la dechra en un lieu d’exposition de produits de l’artisanat notamment les tapis et poteries.

Certaines maisons sont à l’occasion ouvertes aux visiteurs pour leur permettre d’apprécier l’architecture et le mode de vie traditionnel de la région.

Des jeux traditionnels et des concours hippiques sont organisés en marge du festival à Tasrifet, le site aux 99 sources naturelles, mitoyen de Menaâ. L’objectif de la manifestation est de préserver la vieille dechra et la faire classer sur la liste du patrimoine culturel national et universel, assurent Sami Kelouh et Mohamed Kebach, respectivement président de l’association de l’environnement et de la protection du patrimoine et président de l’association Thafsouth.

La dechra compte plus de 300 habitations dont 150 occupées, mais le béton a commencé à s’y ‘‘infiltrer’‘ mettant en péril ce riche et plusieurs fois séculaire patrimoine civilisationnel, confie Sami Kelouh.

Pour nombre de spécialistes en architecture, le mode de construction des vieilles villes d’Algérie, dont la Dechra de Menaâ, a inspiré le père de l’architecture moderne, le franco-suisse Charles-Edouard Jeanneret-Gris plus connu sous le pseudonyme de Le Corbusier. (1887-1965).

APS.

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