Et si la crise était une chance pour l’Algérie

Et si la crise était une chance pour l’Algérie

Apprendre à dépenser sans gaspiller, revoir le rôle des pouvoirs publics, récupérer l’argent de la fiscalité : El Watan Week-end a demandé à des économistes de chercher des effets bénéfiques à la crise. Car en économie, comme à toute chose, malheur est bon.

Plus de 25 milliards de dollars de déficit budgétaire, une chute de près de 50% des recettes d’hydrocarbures, une baisse des réserves de change de 35 milliards de dollars en 2015, une hausse du taux de chômage à plus de 11%, des prévisions de croissance en baisse à 3,4% en 2016, selon le FMI. Ces chiffres-là, on nous les répète quasi tous les jours. On a bien compris : la crise économique affecte nos ressources et oblige les pouvoirs publics à revoir ses budgets. Tant que le déficit budgétaire est couvert par le Fonds de régulation des recettes, tout n’est pas perdu. «Une crise est toujours un moment difficile pour un pays», reconnaît Farid Yaici, professeur en économie à l’université de Béjaïa.

Elle peut débuter par une contraction des finances publiques et des crédits, se transformer en récession économique, se prolonger en crise sociale et dégénérer en problèmes politiques, voire sécuritaires, si elle n’est pas rapidement et sérieusement prise en charge et si on ne lui apporte pas des réponses appropriées. Dans le même temps, elle peut inspirer une remise en cause, une réflexion profonde et un nouveau départ ancré sur de bonnes bases. Dans le cas de l’Algérie, si on considère toutes les potentialités qu’elle possède pour se développer, on peut se demander comment elle peut ne pas s’en sortir. En effet, tout est à faire». Et d’ores et déjà, la crise nous enseigne qu’il est possible de…

… renouer avec la gestion rationnelle

D’un point de vue strictement économique, une crise économique a l’avantage d’imposer la nécessité de renouer avec une gestion rationnelle. Samir Bellal, économiste et enseignant à l’université de Boumerdès, affirme : «Cette crise peut nous permettre de stopper le gaspillage. En particulier dans le domaine budgétaire où un certain laxisme semble s’être durablement installé (dépenses sociales considérables, mauvais choix des projets, gaspillages, subventions…).

La gestion rationnelle devrait toucher également les capitaux marchands de l’Etat, c’est-à-dire les entreprises publiques, dont l’essentiel vit encore aujourd’hui grâce au soutien financier du Trésor, donc de l’Etat. Et cela est une bonne chose». Un avis partagé par Ferhat Aït Ali, expert financier et ancien cadre au ministère des Finances : «Par manque de ressources et surtout par nécessité, les budgets seront révisés à la baisse.

Le gouvernement n’aura pas d’autre choix que de couper dans les budgets de certains ministères, des soutiens généralisés, des grandes manifestations coûteuses et des investissements improductifs. En fait, la gestion rationnelle qui ne se faisait pas en temps d’opulence, s’impose en temps de crise».  De son côté, Kouider Boutaleb, docteur en sciences économiques et professeur à la faculté des sciences économiques et de gestion à l’université de Tlemcen, affirme : «Cette crise a le mérite d’accroître la volonté de revoir les subventions pour diminuer le gaspillage.

Un dogme longtemps entretenu qui semble désormais reconsidéré. Elle devrait s’institutionnaliser, notamment par une rigoureuse évaluation des politiques publiques dans tous les secteurs d’activité en termes d’efficacité (réalisation des objectifs dans les temps impartis) et en termes d’efficience (au regard des coûts). La démarche n’étant pas encore enclenchée, car nécessitant un travail de préparation assez complexe au demeurant (ciblage statistique des catégories sociales en terme de revenu…)»

… encourager la production nationale

Personne n’y a échappé : avec la crise, c’est tout un mode de consommation qu’il faut revoir. Et pour se désintoxiquer de la rente, il faut apprendre à produire et à consommer algérien. A cet effet, Smaïl Lalmas, président de l’association nationale Algérie Conseil Export (ACE), confie : «Le développement de la production nationale est une action qui pourrait éventuellement participer à la réduction de la facture des importations, avec une meilleure exploitation du formidable potentiel existant. Elle permettra de créer une synergie entre différents secteurs, notamment en réalisant un partenariat harmonieux entre l’agriculture et l’industrie, assurant ainsi une diversification de l’offre en quantité et en qualité».

De son côté, Farid Yaici, professeur à la faculté des sciences économiques de Béjaïa et expert auprès de l’Agence nationale pour le développement de la recherche universitaire (ANDRU), explique : «Si les pouvoirs publics libéraient le climat des affaires et se retiraient de la sphère économique en se cantonnant au rôle de régulation, ce qui devient une nécessité, des secteurs, aujourd’hui en hibernation, comme l’industrie manufacturière, l’agriculture, la pêche, le tourisme et les autres services, tels que la finance, l’assurance, le transport, la logistique, le conseil, etc., pourraient très rapidement être redynamisés». De plus, cette crise serait, selon le professeur Kouider Boutaleb, «une nécessité pour comprimer le volume des importations».

Ce dernier assure néanmoins que «cela demande toutefois une stratégie et des mesures adaptées notamment la reprise corrigée du programme de mise à niveau des structures productives publiques et privées». Samir Bellal le rejoint : «Le développement de la production nationale nécessite des politiques complémentaires qui englobent des champs d’application vastes et divers, tels que le taux de change, le régime douanier, l’accès au crédit. Ce sont autant d’éléments qui interviennent dans une politique d’encouragement de la production nationale».

… revoir le système des impôts

Autre point positif de la crise : la possibilité de récupérer les impayés d’impôts. En effet, le ministre des Finances, Abderrahmane Benkhalfa, a indiqué qu’«une part de 99% des recettes fiscales recouvrées à travers le pays proviennent de 12 wilayas». Selon le ministre, même si le taux de recouvrement des impôts est en nette amélioration ces dernières années, atteignant selon lui 12 à 13% par an, il reste encore «un grand bassin fiscal à recouvrir».

Face à cette situation, le ministère des Finances compte se mobiliser pour récupérer ces recettes. Pour élargir l’assiette fiscale, le ministre a indiqué que son département avait pour démarche de réduire les contentieux parfois à l’origine du non-paiement des impôts au niveau de toutes les wilayas du pays. Pour Samir Bellal : «Cette crise est l’occasion de revoir notre système fiscal qui, dans sa configuration actuelle, est pour le moins injuste.

Il l’est dans la mesure où les titulaires de revenus fixes (salariés, retraités) sont davantage sollicités pour financer le budget de l’Etat. La contribution des détenteurs de revenus «variables», à l’image des commerçants, des professions libérales, agriculteurs, est très faible. D’ailleurs, les agriculteurs ne paient pas d’impôts». Le professeur Kouider Boutaleb rappelle : «C’est suite à cette crise qu’il a été décidé de revoir le système des impôts, la base de fonctionnement des économies de marché».

De son côté, Smaïl Lalmas soutient : «Les pouvoirs publics doivent s’engager à mettre en place et accélérer les reformes en matière de modernisation de notre politique fiscale et bancaire, pour rapprocher nos systèmes des standards internationaux et améliorer le développement et la compétitivité de notre pays. Des réformes nécessaires pour développer un climat des affaires propice à l’investissement local et à l’attraction d’IDE ciblé et de qualité, qui seront d’un apport considérable pour aider au développement de l’activité export et booster notre économie».

Par ailleurs, Ferhat Aït Ali explique : «La fiscalité algérienne héritée du modèle colonial et calquée plus tard sur celle de pays produisant presque tout ce qu’ils consomment ne fait pas de différence entre les activités à promouvoir et créatrice de biens de consommation et de production locales, et celles de services qui ne peuvent vivre sans les premières, ce qui a orienté l’essentiel des capitaux et des ressources humaines vers les services moins contraignants physiquement et financièrement et ayant un meilleur retour sur investissement que la production. Seuls des avantages fiscaux conséquents rétabliront ce déséquilibre entre le penchant pour le plus facile et l’effort sur des créneaux plus difficiles, mais plus utiles pour la viabilité du pays, en l’absence de production conséquente faute d’attrait pour les opérateurs».

… passer de l’importation à l’exportation

«Le grand virage à prendre : passer d’un modèle économique basé sur l’importation à un modèle basé sur l’exportation avec une offre diversifiée qui répondrait aux besoins des marchés cibles, avec une stratégie bien assise sur des compétences, un plan efficace, des institutions et une réglementation pour accompagner et réaliser ce grand chantier. L’Algérie a besoin, pour cette mutation tant attendue, de l’aide et la contribution de tous ses enfants, de sa matière grise qui se trouve à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, d’un gouvernement de qualité, qui soit compacte et homogène, crédible, capable de gérer et trouver des solutions audacieuses pour une situation de crise qui risque de durer», explique Smaïl Lalmas.

Et d’ajouter : «Le nouveau discours économique pour sortir de cette dépendance aux hydrocarbures tourne autour de la diversification de notre économie et, bien sûr, autour de la promotion des exportations hors hydrocarbures qui peinent à décoller, et ce, malgré les différentes mesures prises pour cela, depuis 30 ans.

Le gouvernement se rend compte aujourd’hui du volume de la dépense publique, ayant atteint un niveau intolérable, qu’il serait nécessaire de rationaliser et d’optimiser, et se rendre compte aussi de l’insupportable facture de nos importations qui a dépassé ces dernières années tous les records».

Un avis partagé par le professeur Kouider Boutaleb qui affirme : «Encourager les exportations hors hydrocarbures est un objectif affirmé et réaffirmé pour sortir de la dépendance des revenus en devises liées aux exportations hors hydrocarbures. Toutes les réformes de l’économie nationale initiées ou à entreprendre doivent converger vers cet objectif». Pour que cela puisse se faire, Samir Bellal propose : «En créant  les conditions qui rendraient progressivement l’acte d’exporter aussi profitable que l’importation, cela se fera. La baisse du taux de change de la monnaie nationale est, à cet égard, de nature à favoriser une telle évolution».

… adopter un nouveau mode de régulation

«Le mode de régulation qui a caractérisé la trajectoire économique du pays depuis 1999 se résume en fait en une instrumentalisation, à des fins essentiellement politiques, de la rente pétrolière. La solution ? Une nouvelle politique économique dont le but serait de rompre le cordon ombilical qui lie les décisions en matière économique avec le circuit de la rente», affirme Samir Bellal.

Car de mauvaises habitudes ont résulté, «une structure rentière de l’économie qui s’est outrageusement consolidée ces dernières années. Quelques chiffres suffisent pour décrire cette structure : le secteur pourvoyeur de rente contribue à raison de 98% aux exportations du pays, de 60 à 70 % aux recettes budgétaires de l’Etat, et de 40% au PIB.

La régulation économique a donc, pendant toutes ces années, fait la part belle aux considérations politiques d’où les pratiques de subventions systématiques des prix, de soutiens financiers aux entreprises du secteur public, pourtant structurellement déficitaires, un recrutement pléthorique dans la Fonction publique, un taux de change réel du dinar surévalué et une ouverture inconsidérée des frontières économiques du pays, ce qui a eu pour conséquence de décourager l’activité productive au profit des activités commerciales et l’importation.

De ce point de vue, la crise révèle le caractère périlleux des choix qui ont été faits à la faveur de l’embellie financière des quinze dernières années. Le refus politique de la régulation économique offre des avantages politiques certains (paix sociale), mais – et la crise d’aujourd’hui le montre – elle hypothèque l’avenir économique de la collectivité».

Un avis largement partagé par l’économiste Abdelhak Lamiri qui assure : «Tous les experts nationaux et expatriés disent la même chose. Nous avons besoin de changer radicalement de politique économique. Jusqu’à présent, on s’est contentés de pomper la rente pétrolière pour l’injecter dans la création des infrastructures.

Les administrations et les entreprises ne sont pas préparées à absorber un tel volume de ressources ; d’où les malfaçons, les restes à réaliser et les pots-de-vin. En premier lieu, au vu des événements graves qui nous menacent, nous avons besoin de sagesse et d’ouverture aussi bien économiquement que politiquement. Nous devons choisir d’autres facteurs-clés de succès : il faut privilégier les qualifications humaines (recyclages pour les opérationnels et refonte de l’ensemble du système de formation), la modernisation manageriale publique et privée et une diversification économique qui inclut, en plus de l’industrie et l’agriculture, l’économie du savoir et les industries de la connaissance».

Sofia Ouahib | elwatan.com
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