Beni Snous, les derniers berbères de Tlemcen.

La toponymie est restée profondément berbère, tout comme l’architecture de ses villages de terre et de pierre accrochés aux flancs de montagnes, abrités sous d’immenses falaises aux tons ocre, suspendus au-dessus d’oueds tortueux et de vergers qui s’étagent en cascades verdoyantes.

Les noms des villages chantent encore la Numidie de Massenssen ou le royaume de Yaghmorassen. Ils s’appellent Tazemourth, Rouamane, Tssaresst, Tinatine, Tizi N tayma, Tafessra, Tirichine, Tadreqt, Aghrawen ou encore Khemis, Les sites, les visages et les paysages rappellent les Aurès et la Kabylie, en plus exotique, mais nous sommes bel et bien à l’extrême ouest de Tlemcen, à quelques encablures des frontières marocaines. Chez les Beni Snous. Ils sont les derniers Berbères de Tlemcen.

partir de la ville de Beni Boussaïd, au sud de Maghnia, nous sommes censés être rentrés en territoire berbère. Néanmoins, les premiers habitants rencontrés et questionnés nous indiquent qu’il y a bien longtemps que la contrée a perdu sa langue originelle. «Il faut aller plus loin. Ici, plus personne ne la parle. Il y a encore quelques vieux qui s’en souviennent du côté de Zouia ou chez les Beni Snous», nous dit-on.

Beauté sauvage

La route vers le pays des Beni Snous monte et serpente au milieu des oliviers puis des maquis jusqu’au sommet d’un haut plateau rocheux du nom de Ras-Asfour, là où les casernes de l’armée et des gardes-frontières se suivent et se ressemblent. De là, on jouit d’une vue plongeante et panoramique sur les plaines marocaines et la ville d’Oujda dans sa totalité. Sur les routes de ses régions frontalières, on ne croise que des voitures réputées avoir de très gros réservoirs d’essence, telles que la Renault 21, la Renault 25 ou la Mercedes, ancien modèle.

Ce sont les voitures préférées de ceux qu’on appelle les «halabines», les trafiquants de carburant qui font la navette entre les stations-service et les garages où ils entreposent leur précieuse marchandise avant qu’elle ne soit convoyée par des caravanes de bourricots vers le Maroc voisin. Le trafic de carburant est la seule activité et la seule économie dans toute la région. Au bout de quelques kilomètres sur le plateau de Ras-Asfour, il faut bifurquer vers le nord et emprunter une route qui longe une vallée qui ne cesse de s’étrangler. La vallée s’étrangle en gorge pour afficher une beauté sauvage comparable à celle des canyons américains de l’Ouest. C’est au sein de ses gorges féeriques que prend sa source la célèbre Tafna.

Le village d’El Khemis est  bâti au-dessous de la falaise de l’Azrou Oufernane. C’est là que nous avons rendez-vous avec Zizi Abbes, anthropologue de son état et natif de la région. Notre homme nous apprend que les Beni Snous ou Aït Snous, comme on les désignait par le passé, se composent de trois fractions. Khemis et At Larbi (Ouled Larbi), les Beni Bahdel et El Kef. «Il ne reste plus que quelques vieilles personnes à connaître l’amazigh.

La cause en est que les villages ont éclaté à l’avènement du terrorisme. Les paysans de ses régions isolées se sont alors réfugiés dans les centres urbains, perdant ainsi leur âme et leur identité», dit-il. En parlant des Beni Snous dans son Histoire des Berbères, Ibn Khaldoun, le célèbre historien, dit qu’ils s’attachèrent à la famille de Yaghmorassen. «L’un  d’eux, Yahia Ben Moussa Es Senoussi, fut en 1327 l’un des grands généraux du sultan de Tlemcen», écrit-il.

Dans ce canyon encaissé où les villages s’accrochent aux flancs des montagnes, les gens sont essentiellement pasteurs ou cultivateurs. «Les anciens ont systématiquement bâti les villages avec une double protection : des falaises derrière et un oued devant», dit notre anthropologue. L’architecture des maisons aux toits en terrasses ressemblent à celles des chaouias des Aurès. «Les villages se fondaient dans le paysage au point où on ne les distinguait pas», affirme encore Zizi Abbes. Avec la Kabylie, les habitants  partagent plutôt l’appellation, car on les appelle communément «Leqbayel», les Kabyles.

Pour Zizi Abbes, ils sont frappés par le même ostracisme que celui dont se plaignent les Kabyles depuis des lustres. S’adressant à eux, lors de sa première campagne électorale, dans un meeting tenu dans une salle de Tlemcen, celui qui allait présider aux destinées de l’Algérie pendant quatre mandats a eu ses termes à la limite du mépris : «Houwdou men ledjbal ya Beni Snous, ya Khemis !» (Descendez de vos montagnes gens de Beni Snous et Khmis), leur a-t-il dit.

L’Ayred ou le fantôme du roi Chachnaq

Sur cette vallée étroite plane encore le fantôme d’un illustre personnage à mi-chemin entre la légende et l’histoire. Celui du roi Chachnaq, l’aguellid amazigh qui aurait triomphé d’un puissant pharaon du nom de Ramsès, il y a de cela près de trois millénaires. Après sa victoire, il serait revenu d’Egypte par cette vallée des Aït Snous, auréolé de prestige et accompagné de lions. Le commerçant du village de Tleta qui nous raconte cette histoire en est encore aussi sûr que fier.  C’est de cette époque et de cet événement que daterait le fameux carnaval de l’Ayred (le lion en berbère Zénète) que célèbrent les Beni Snous à chaque nouvel an qui correspond au 12 janvier.

L’Ayred, l’une des dernières survivances d’une culture berbère millénaire dans la région, est la tradition du nouvel an marquée localement par un carnaval où les jeunes gens se déguisent avec des costumes et des masques et font des processions dans les ruelles du village en chantant des ritournelles. Ces fêtes durent plusieurs jours. Pour l’anthropologue Zizi Abbes, l’Ayred est en fait le nouvel an agraire chez les Berbères. «Le 12 janvier marque la fin de la saison des olives», confie-t-il. Selon lui, l’Ayred ne subsiste plus que comme folklore que l’on montre à la télévision lors des grandes occasions.

Dans la pratique, il aurait presque entièrement disparu. Notre anthropologue assure que les traditions et coutumes ancestrales des Beni Snous sont très fragiles. A cause des changements sociaux et économiques, elles disparaissent les unes après les autres à grande vitesse. «Le tapis berbère, par exemple, n’existe plus chez nous, contrairement au Maroc où la tradition s’est maintenue», affirme-t-il. «Mon projet est de construire un musée des Beni Snous à Khemis dans une maison traditionnelle regroupant l’essentiel des objets traditionnels et une bibliothèque regroupant les ouvrages qui parlent de l’histoire et de la culture de la région», ajoute-t-il.

Tafessera ou le voyage dans le temps

Cap sur le village de Tafessra, considéré comme l’un des plus anciens de la région. En effet, il plonge ses racines très loin dans l’histoire, voire dans la préhistoire, comme l’atteste encore l’existence des habitations troglodytes que l’on peut admirer en contre-bas des habitations modernes.

L’historien espagnol Marmol, qui a vécu au XIVe siècle, en parle dans son ouvrage L’Afrique, tome II. Selon lui, Tafessra est une grande ville qui s’appelait autrefois Estazile. «Presque tous les habitants sont forgerons et ont plusieurs mines de fer dans lesquelles ils travaillent. Les terres alentour abondent en blés et pâturages, mais le principal trafic est le fer que l’on vend à Tlemcen et ailleurs. La ville est fermée par de bonnes et hautes murailles», écrit Marmol.

Le grand géographe et historien andalou El Bakri cite Tafessra dans sa «Description de l’Afrique Septentrionale» sous le nom de Tizil. Aujourd’hui encore, les habitants de la région sont appelés les Azaïls. A l’entrée du village, quelques jeunes sont assis adossés au cimetière des martyrs. Sourires gênés et regards fuyants quand nous leur demandons s’ils parlent encore berbère.

La réponse est unanimement négative. Nous décidons alors d’explorer quelque peu les lieux et surtout de visiter la mosquée antique dont on nous dit qu’elle a été un jour synagogue puis église avant de devenir mosquée. Elle a été visiblement restaurée, c’est un magnifique vestige qui fait la fierté des habitants. En l’absence du gardien du temple, qui en garde la clé, nous ne pouvons visiter la mosquée, mais par chance celui qui garde les clés de la source est là. La porte s’ouvre sur une grande source aux eaux turquoise dans laquelle quelques arbres jettent leurs racines.

L’eau est encore partagée entre les habitants qui exploitent des parcelles de terrain le long de l’oued selon un système ancestral réglé sur la course du soleil dans le ciel. Agé de 76 ans, ammi Abdelkader est un ancien moudjahid. C’est lui qui nous sert très gentiment de guide. «Ma grand-mère parlait encore couramment le berbère», confie-t-il. La chaîne de transmission orale s’est brisée probablement une génération ou deux avant notre interlocuteur.  Tafessera vous assure un véritable voyage dans le temps. Les grottes qui ont servi d’habitation aux habitants de la région dans l’antiquité sont toujours là, mais elles sont dans un abandon total. Certaines servent de dépotoirs pour les ordures.

Un pays abandonné aux sangliers

El Kef est un très beau village accroché à une falaise de roches volcaniques, au-dessus d’un grand ravin qui coule encore en cette fin d’été bien sèche. Il est situé en aval du grand barrage de Beni Bahdel. Plus nombreuses que les maisons, les haies de cactus qui ploient sous le poids des figues de barbarie descendent en cascades vers l’oued. Ammi Mohamed, un solide paysan de 81 ans, est l’un des derniers habitants du village à entretenir encore son verger. Rencontré sur la grande route, nous l’avons pris en stop.

Il nous explique que s’il rentre à cette heure encore précoce de la journée, c’est pour fuir les sangliers qui pullulent dans les vergers maintenant qu’ils sont abandonnés. «Leblad khlat» (le pays est devenu désert), dit-il avec amertume. Les familles sont allées s’installer ailleurs. Avant, nous raconte ammi Mohamed, il y avait les moutons mais «ils sont tous passés de l’autre côté». De la frontière évidemment. «Il reste  »lehlib »», le lait. «Les gens font leur beurre avec le lait», dit-il avec humour. Evidemment, il ne s’agit pas du lait des vaches ou des moutons, mais de celui ses stations d’essence, de ce mazout qui passe la frontière.

Quant à la «chelhia» des ancêtres, les gens ne la parlent plus. Seuls quelques vieux la connaissent encore. Ils l’emporteront comme un secret millénaire dans leur tombe. Vu notre insistance, ammi Mohamed consent à nous dire une seule phrase en tachalhith, dans laquelle nous arrivons à reconnaître le mot «soussem», se taire. C’est bien la seule que nous ayons entendue durant tout notre séjour chez les Aït Snous dont la langue s’est apparemment tue.

Source: http://www.elwatan.com/hebdo/magazine/beni-snous-les-derniers-berberes-de-tlemcen-03-03-2016-315731_265.php

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