Lettre au journaliste Ahmed Lahri par : Yasmina Khadra

Cher compatriote,

Nous ne nous sommes croisés qu’une seule fois, si ma mémoire est bonne, au Forum du quotidien Liberté, pendant le salon du livre d’Alger en 2013. Vous aviez modéré ma rencontre avec la presse algéroise. J’ai gardé de vous le souvenir d’un garçon brillantissime, chaleureux, d’une correction à l’image de sa compétence. Il m’est arrivé de suivre les débats que vous animiez avec brio sur Canal Algérie. J’ai décelé, chez vous, unart de dire et de faire dire qui honorerait n’importe quel journaliste digne de ce nom.

Aujourd’hui, on vous a limogé. Pour une sottise qui n’a d’égale que la grossièreté qu’elle met à nu; pour une formule protocolaire qui frise le « pléonasme » lorsque l’on sait qui est qui et quelle fonction il occupe. Le comble du ridule ! La personne offensée doute-t-elle de son statut ? Faut-il rabâcher jusqu’à satiété ce qui relève de l’évidence ? Je suis sidéré. J’ai été accueilli, lors de mes pérégrinations littéraires, par des personnes couronnées, consacrées, nobelisées, prestigieuses, à aucun moment elles ne m’avaient paru douter de ce qu’elles représentent. Humbles, courtoises et prévenantes, elles étaient entières, sans fard ni fanfare.

Savez-vous pourquoi ? Parce qu’elles avaient les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Tout simplement. Gogol disait: » La gloire ne fait frémir que les âmes qui en sont dignes ». Et comment ! Il n’est pas donné à n’importe qui d’être conscient de sa valeur ou de sa démesure. Je suppose que je ne vous apprends rien, Monsieur Lahri. Alors, ne soyez pas étonné d’être viré comme un malpropre, vous qui tentiez de faire proprement votre travail. Vous n’êtes ni le premier ni le dernier à faire les frais de la susceptibilité des gens. D’autres, avant vous, l’avaient appris à leurs dépens, parfois payé de leur vie. Dans un pays où les rossignols chantent pour les sourds tandis que la chorale des bègues entonne les hymnes claironnants, il n’est pas rare qu’un coup de génie soit perçu comme une fausse note.

Une certaine Algérie a choisi de renier ses valeurs et de replonger dans l’abîme. Vous avez refusé de sombrer avec elle. Eh bien, vous avez bien fait. Désormais, vous pouvez regarder le soleil sans risquer d’être aveuglé, car la cécité, la vraie cécité est de s’interdire de se regarder en face. La sanction, qu’on vous inflige, vous purifie de toutes ces choses que vous répugniez de cautionner en tant que présentateur vedette de la télé nationale. Soyez sans crainte, cher Lahri. La terre de Dieu est vaste, dit-on chez nous. Avec votre talent, et maintenant avec votre intégrité sauvée, tous les horizons vous réclament. Allez vers ce qui est juste et beau; la noblesse est là où la dignité prime. Vous avez déjà gagné l’estime des braves.

Fraternellement.

Yasmina Khadra

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